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Tarniq ᑕᕐᓂᖅRécits et mémoire du Nunavik
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Récit · Numéro 34 · Novembre 2019

Ce que mon arrière-grand-père n'a jamais raconté

Nanuk Kunuk est parti vers le sud en 1933. Il est revenu. On ne lui a jamais demandé ce qu'il avait vu — et il n'en a jamais parlé. Enquête personnelle sur un silence de famille.
Par Lucas Kunuk · 14 novembre 2019
Nanuk Kunuk, photographie d'archive
Nanuk Kunuk, photographié à son retour, hiver 1933-1934. Tirage conservé par la famille. Le lieu et l'auteur du cliché sont inconnus. Archives familiales.

Il y a une photographie dans le tiroir du bas, chez ma grand-mère, à Kuujjuaq. Elle y est depuis toujours. Un homme en parka, debout dans la neige, qui regarde l'objectif sans sourire. C'est mon arrière-grand-père. Il s'appelait Nanuk Kunuk et il est mort en 1971, vingt ans avant ma naissance.

Enfant, je croyais que c'était une photo comme les autres. Il a fallu que j'aie vingt-huit ans et un métier qui consiste à poser des questions pour comprendre que non : c'était la seule. La seule photographie de lui que la famille possède. Et elle a été prise à son retour.

Son retour de quoi ? C'est là que ça se complique.

◆ ◆ ◆

Voici ce que je sais, et je vais être honnête : c'est très peu.

À l'automne 1933, Nanuk Kunuk quitte le Nunavik. Il a vingt-neuf ans. Il est engagé — le mot exact, dans la famille, c'est « engagé », jamais « embauché » — pour partir vers le sud avec des hommes venus des États-Unis. Très loin vers le sud. Pas le sud du Québec : l'autre sud, celui d'en bas de la carte.

Il part comme guide. Comme conducteur de chiens, sans doute. C'est ce qu'on faisait avec les hommes du Nord dans ces années-là : on les emmenait parce qu'ils savaient survivre là où les autres mouraient.

Il revient en 1934. Et à partir de là, il n'y a plus rien.

« Il n'en parlait pas. Ce n'est pas qu'on ne demandait pas — c'est qu'on avait cessé de demander. »

La phrase est de ma grand-mère. Je l'ai enregistrée l'hiver dernier, dans sa cuisine, en essayant de ne pas avoir l'air d'un journaliste. Elle avait six ans quand son père est rentré. Elle se souvient d'un homme silencieux, qui dormait mal, qui a cessé de chasser.

Un homme du Nord qui cesse de chasser. Vous ne mesurez peut-être pas ce que ça veut dire.

◆ ◆ ◆

J'ai cherché. C'est mon métier, après tout — même si ce n'est pas pour ça qu'on me paie d'habitude.

Il y a eu plusieurs expéditions vers l'Antarctique dans ces années-là. Certaines sont bien documentées, d'autres beaucoup moins. Les registres d'engagement des guides autochtones, eux, sont à peu près inexistants : on ne notait pas les noms des hommes qu'on emmenait. On notait le matériel.

Une seule chose est restée. Dans les affaires de Nanuk, il y avait un carnet. Pas un journal — quelques pages seulement, des relevés, des chiffres. Et sur la dernière page utilisée, écrite à la main, une coordonnée. Ma grand-mère l'a gardée sans savoir ce que c'était. Moi non plus, je ne sais pas.

J'ai vérifié : ça tombe en Antarctique. Quelque part dans la Terre Victoria, sur une côte que personne n'a de raison de noter dans un carnet.

Voilà. C'est tout ce que j'ai.

◆ ◆ ◆

Je pourrais m'arrêter là. Ce serait plus honnête que ce qu'on écrit d'habitude : un homme est parti, un homme est revenu, il s'est tu, et son arrière-petit-fils ne saura jamais pourquoi.

Mais il y a une dernière chose, et c'est pour elle que j'écris ce texte.

Ma grand-mère m'a dit qu'à la fin de sa vie, son père se réveillait la nuit. Toujours de la même façon. Il se levait, il allait à la fenêtre, et il regardait dehors — vers le sud. Pas vers le nord, d'où venaient les tempêtes. Vers le sud. Et il restait là.

Un jour, elle lui a demandé ce qu'il regardait.

« Il m'a dit : “Je vérifie que c'est encore loin.” Et il est retourné se coucher. »

Il ne lui a jamais expliqué ce qu'il voulait dire. Elle n'a jamais redemandé.

Moi, j'écris des articles qu'on lit en quatre minutes et qu'on oublie en trois. Ce n'est pas une plainte, c'est un métier, et je le fais bien. Mais je n'arrive pas à oublier cette phrase.

Si quelqu'un, quelque part, a connu un homme du nom de Nanuk Kunuk — ou a entendu parler d'une expédition qui aurait engagé des guides inuit en 1933 — j'aimerais qu'il me contacte. Je ne cherche pas un scoop. Je cherche à comprendre pourquoi mon arrière-grand-père a passé trente-sept ans à regarder par la fenêtre.

Lucas Kunuk · Tarniq n° 34 · Novembre 2019
Lucas Kunuk est journaliste indépendant, né en 1991 à Montréal. Ce texte est le premier qu'il consacre à sa famille. La rédaction remercie Mme Elisapee Kunuk pour son témoignage.